Encre de Chine réalisée en 2004 pour l’illustration de cette histoire

 
Il y a quelque temps, je vous avais parlé d’un projet de roman, que j’avais écrit il y a plusieurs années. J’ai galéré pour ouvrir mes fichiers. J’avais mis un mot de passe et comme c’était il y a 15ans… Si l’histoire vous plaît, alors, je ferai une nouvelle campagne Ulule. Je vous tiendrai au courant pour la suite des événements. Si cela ne vous ennuie pas, merci de mettre un commentaire afin de me donner vos impressions…
 Pour situer le contexte:
Eté 1909. Dans la jolie campagne de Concaillat, un fait divers atroce va bousculer les têtes bien pensantes du pays et changer à jamais le destin d’une famille sans histoires. Ou presque sans histoires. Personne ne dit rien mais tout le monde sait quelque chose. Et si ce n’était pas un accident ?
 

Extrait.

 

Les petites filles regardent, les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, l’homme qui est parti se cacher sous un drap noir.
– Un p’tit sourire, les enfants. Attention ! Le ‘tit oiseau va sortir…
L’explosion les aveugle, mais ne les surprend pas. C’est la cinquième de la matinée. Elles descendent des genoux de leur mère et s’approchent du photographe, leurs petites mains accrochées ensemble.
– Monsieur… souffle la première, Il est mouru, le oizeau ?
– Mais non ma poulette, pourquoi tu dis ça ?
– Pasqu’il a pas sorti encore, s’écrie la seconde. Il est cuit maintenant…
– Ha! Ha! s’esclaffe l’homme. Elles sont drôles, ces petites ! Votre maman ne vous l’a pas dit ? Je suis le magicien de la chambre noire. J’enferme les sourires des enfants là-dedans, et quand vous serez de belles et grandes dames, il vous suffira de regarder mes photographies pour que vous vous rappeliez comme vous étiez de bien jolies petites filles ! Et, présentant une corbeille enrubannée emplie de sucreries : tenez, prenez ! Prenez-en une grosse poignée, vous partagerez avec les autres…

Les petites tendent la main, un sourire empli de fossettes.
– Louise, Mireille !
La voix de leur mère arrête leur geste, leur rappelle ce qu’elles n’ont pas le droit de faire et ce qu’elles ont le devoir de dire.
– Non merci, Monsieur… disent-elles en chœur en affichant une mine de chien battu.
– Qu’est-ce qu’elles sont mignonnes ! On dirait que le ciel leur est tombé sur la tête et qu’elles n’ont pas mangé depuis huit jours ! Laissez-les, madame. C’est fait pour ça. Allez, petites ! Servez-vous, c‘est moi qui régale…
Ignorant les yeux furibonds de leur mère, les petites se jettent sur la corbeille, mettent autant de bonbons qu’elles peuvent dans leurs bouches et s’en emplissent les poches.
– Dites, ça serait bien qu’on les prenne ensemble avec le garçon ! suggère, soudain, l’homme, enthousiasmé par l’idée prenant forme dans son esprit. On ferait une carte postale en inscrivant dessus :
« les triplés aux grands pieds de notre belle ville de Concaillat. »
– Qu’est-ce que vous en pensez, Madame Cléru ? Vos enfants feront le tour du pays et peut-être du monde. Vous serez payée, bien entendu, pour le nombre de cartes…
– Elles ont pas des grands pieds ! s’offusque la jeune femme, déjà mortifiée que le photographe ait émis l’idée que ses enfants étaient mal nourris. Elles ont juste le pied un peu long. Et c’est pas des triplés !
– Je… J’avais cru… Le petit garçon…
– Je sais… Ils ont que neuf mois d’écart. A cet âge-là, on voit pas trop la différence… Et, se levant et poussant ses enfants vers le rideau séparant la boutique de l’atelier du photographe : Bon, je vous envoie ma sœur…
– N’oubliez pas de venir chercher vos photographies. Et puis, repensez bien à ma proposition de cartes postales…
– Monsieur, lance la jeune mère, la voix chargée de colère, si chez vous, on fait des enfants pour gagner de l’argent sur leur dos, mettez-vous bien dans la tête que chez nous, on n’attend pas après ça. Dans notre famille y’a des jumeaux depuis des générations et on s’est jamais considérés comme des phénomènes. Mes gamins seront pas des bêtes de foire timbrés par des imbéciles qu’on connaît même pas ! Mon mari viendra chercher les photographies.

Et Mathilde sort, ses jumelles sur les talons. Dans la salle d’attente, un petit garçon n’a d’yeux que pour la gestuelle d’une fillette de sept ans. Celle-ci, un bébé de trois ans endormi sur les genoux, est absorbée dans le récit d’un conte pour enfants. Les jumelles se précipitent vers elle.
– ’Gade Zaza, on a eu plein de bonbons et même que le monsieur, il a dit que c’est pas pour vous !
– Maman, c’est vrai ? demande Zaza, les yeux dévorant les sucreries débordant des poches de ses sœurs.
– Voulez-vous m’lâcher ça ! Regardez-moi ça, ça poisse de partout ! Espèces de malpolies ! Qu’est-ce j’vous ai dit ce matin ? Vous avez pas assez mangé ? Allez ! Videz-moi vos poches, laissez ça ici.

Les petites ne s’attendent pas à une réaction si vive, de la part de leur mère. Leurs lèvres se mettent à trembler. Des larmes emplissent leurs yeux mais elles obéissent et déposent les sucettes et réglisses sur une chaise. Devant leur air accablé, Mathilde se radoucit, mais ne cède pas.
– Pleurez pas, je vous ai pas encore écorchées mais je vous garantis que la prochaine fois, il vous restera que la couenne sur le dos ! Allez, mettez vos chapeaux, on va aller chercher votre père et on achètera des pralines… Zaza, aide Nicolas à enfiler son veston, et donne-moi Lili, je vais la porter au bras. Tu feras bien attention, dans la rue, à pas lâcher la main des jumelles.
– Maman, Tante Eugénie s’est endormie…
Mathilde, accaparée par sa progéniture, réalise seulement que sa sœur ne s’est pas manifestée pour aller prendre la relève auprès du photographe. Eugénie, assise deux banquettes plus loin, s’est assoupie. Son chapeau est tombé, et son chignon s’est défait. Ses cheveux bruns tombent en cascade sur ses épaules, chatouillant les joues rebondies de la petite Rose, endormie profondément, elle aussi, contre le sein de sa mère. Une bouffée de tendresse vient lui étreindre le cœur. Ses oreilles bourdonnent, la tête lui tourne. Elle a à peine le temps de poser Lili par terre.
– Non… Pas encore… Mais une violente nausée vient la conforter dans ses doutes. Ho non !
Elle s’assied à côté de sa sœur, ferme les yeux. Ça va passer…
– Maman… Maman ? MAMAAAAN ! On va acheter des pralines ?
– Moi, je veux des réglissss ! Maman sivouplé, je peux avoir des réglisss ? Et pis du suque d’orge ?
– Moi aussi, je pourrai en avoir, Maman ?
– Et moi ?
– Oui… oui… attendez… pas tous à la fois…
– On y va quand ?
Juste un moment… rien qu’une fois… me reposer…
Le bruit et l’agitation réveillent Eugénie.
– Mathilde ? C’est fini ? Je me suis endormie…
– Oui, et ton chignon est parti… fait Mathilde en souriant, afin de cacher son trouble.

*****

– Madame Cléru ? Vous avez oublié quelque chose ?
– Moi ? Non. Je viens pour la photographie avec ma fille…
– Mais… je croyais… votre fille… Vous l’aviez oubliée ? Vous en avez beaucoup d’autres ?
– Quoi donc ?
– Euh… des enfants ?
– Non ! répond Eugénie, étonnée. Je n’ai que celle-ci. Puis, réfléchissant ! Oh ! Je vois. Vous parlez de ma sœur. On est jumelles…
Après s’être confondu en excuses, le photographe, subjugué, détaille Eugénie du coin de l’œil tout en remettant son pied en place. La ressemblance est inouïe. Ce qui différencie les deux sœurs, ce sont surtout leurs attitudes respectives. Mathilde fait penser à un animal des bois, vif et sauvage, toujours sur la défensive. Petit dictateur, elle ne cille jamais et regarde ses interlocuteurs en face, de façon à les déstabiliser.
Eugénie, la jeune femme assise en face de lui, en train d’arranger ses cheveux et de parler doucement à son enfant, a une silhouette plus fine, presque enfantine. Des cernes profonds habillent ses yeux, empreints d’une infinie douceur. Ses gestes sont lents, mesurés mais quand elle pose son regard sur les choses et les gens, c’est comme si une fenêtre s’ouvrait sur un monde de lumière.

*****

Dans la rue, suivie de sa progéniture, et Lili dans ses bras, Mathilde passe fièrement. Sous un masque d’impassibilité, elle cache ses idées noires mais elle maudit intérieurement son mari, ses enfants, sa vie, tout en étant agacée par les regards amusés des passants.
Mis à part cet imbécile de photographe, elle est connue à Concaillat, pour les merveilles qui sortent de ses mains. Mathilde crée sa mode elle-même. Elle n’a pas de boutique mais sa famille est sa meilleure publicité. Son mari, ses enfants, sa sœur, sa nièce, même ses parents et son beau-frère sont habillés par elle, des pieds à la tête, avec le petit détail en plus qui fait que les meilleures bourgeoisies des environs recherchent ses faveurs..
Justement, toute essoufflée, madame Pince-sans-Gloire, tenant la boutique de frivolités, « Dentelles et Picots » accourt derrière elle. Son corset trop serré, lui fait dégorger une poitrine qu’on devine opulente sous le corsage en crêpe noire à col montant.
– Mathilde ! Oh ! Mais c’est toute votre petite famille ! Mais qu’ils sont mignons ! Tenez, les enfants, j’ai un cadeau pour vous.
La grosse dame tire de sa ceinture cinq longs rubans qu’elle distribue à chacun des petits. Mathilde arrête son geste :
– Madame Pince-sans-Gloire, si mes enfants ont besoin de quelque chose, je viendrai vous l’acheter.
– Mais non, mais non, insiste la marchande en s’essuyant le front avec son minuscule mouchoir de dentelle. Vous savez bien, Mathilde, comme ça me fait plaisir, et puis, si vous y tenez, je vous les décompterai. Voir tous ces enfants, c’est un peu comme si j’étais avec ceux de ma fille. Avec son mari diplomate en Amérique, se rengorge-t-elle, je ne les ai jamais aperçus autrement qu‘en photographie.
Et tout d’un coup, observant de plus près les enfants, elle se récrie :
– Seigneur, doux Jésus ! Qu’ai-je fait ? C’est votre petit garçon ? Et moi qui lui donnais un ruban… Attends petit, j’ai autre chose pour toi. Elle sort de sa poche à trésors un joli écusson aux armes de la ville : tu demanderas à ta maman de le coudre sur ton veston…
Nicolas, timidement, baisse la tête et dit d’une voix boudeuse :
– Je préfère garder le ruban, Madame…
– Ha bon ? Pour quoi faire ? s’étonne-t-elle tandis que Mathilde, de plus en plus impatiente, pose Lili par terre.
– C’est pour ma vache !
– Ta vache ?
– Oui ! s’exclame l’enfant d’un sourire radieux. C’est ma vache ! C’est Grand-père qui me l’a dit, parce que je l’ai aidé parce que, hé ben, la Rosette elle pouvait pas sortir son bébé. Et pis y’avait du sang partout, et j’ai pas eu peur ! Alors, il a dit que j’avais mérité que le veau il est à moi et je l’ai appelé Rosa parce que je vais me marier avec Rose Marie, et que Rosa c’est comme si c’était note bébé ! Et je donnerai la moitié de mon ruban à Rose Marie et l’autre moitié à Rosa…
– Mais dis donc ! éclate de rire madame Pince-sans-Gloire. Tu es un vrai moulin à parole, toi !
– Vous vouliez me parler, au fait ? interrompt Mathilde, sentant encore une nausée lui démonter le cœur.
– Oui ! Rodolphe est passé tout à l’heure, amener vos robes. Quelle merveille ! Je n’ai même pas pu les mettre en vitrine. Madame de Glaboule et ses amies attendaient depuis l’ouverture et elles m‘ont tout raflé. Vous vous rendez compte ? Elles ont retardé leur départ à la Bourboule, elles savent que c’est le jour de votre livraison…
– Elles les ont prises toutes ? s’étonne Mathilde. Vous m’devez des sous, alors!
– Oui, oui, bien sûr… Ils sont dans ma caisse, je vais vous payer mais…
– Mais quoi ? Ne m’parlez pas encore de chèques !
– Bon, bon ! Fait la marchande, désarçonnée par la brusquerie de Mathilde, habituellement si enjouée. Mais il faudra bien y venir, un jour ou l’autre, Mathilde. C’est le progrès, la sécurité.
– Moi, ma banque, c’est la même que celle de ma mère ! » rétorque Mathilde.
– Ah bon, ça y est ?
– Sousmonmatelas, qu’elle s’appelle. C’est la meilleure, et c’est très bien comme ça !
– Ha Mathilde ! soupire la dame. Je ne pourrai pas toujours vous payer sous la table. Il me faudra des factures. Vous allez monter un atelier, embaucher des ouvrières, acheter des machines…
– Oui, marmonne la jeune femme. Ben pas pour l’instant ! Et pendant qu’j’y suis, faudra pas compter sur moi cet hiver…
– Pourquoi ? Et toutes les commandes en cours ? Les fiançailles de la petite Léontine Grabert ? Et le trousseau des enfants Poulopp ? Et vous allez m’amener d‘autres robes comme celles de ce matin ? C’est l’été, le beau temps revient, il faut savoir en profiter…
– Ils l’auront, leur trousseau pour leur rentrée, interrompt Mathilde, exaspérée par le bourdonnement de la boutiquière. La gamine Grabert, elle aura sa robe aussi, et la mère et la grand-mère avec, mais pour le reste…
– Quoi, pour le reste ? Qu’est-ce qui vous arrive ? C’est votre sœur, n’est-ce pas ? Elle a rechuté ?
– Non, ça n’a rien à voir avec Eugénie, la pauvre. J’pourrai pas me bouger pendant… au moins six mois…
– Vous… vous êtes… vous attendez un enfant… Mon Dieu ! Comment je vais faire ?
– Chutt ! Parlez pas si fort ! C’est pas vous qui êtes enceinte, d’abord ! C’est plutôt à moi qu’il faut demander ça ! Comment je vais faire ? Un de plus ! J’peux pas, j’peux plus !
– Mais enfin Mathilde, vous auriez pu calculer, faire attention ! Y’a des méthodes, tout de même…
– Vous voulez rire, Madame Pince-sans-Gloire ! Y’en a qui attrapent des rhumes au premier courant d’air. Moi, c’est les p’tits Cléru ! Je vous assure, j’les aime, mes gosses mais certains jours, quand je les vois grouiller autour de moi, je les cognerais bien contre un mur, tellement ils m‘en font voir…
– Allons, comme vous y allez. Ne parlez pas comme ça, vous allez vous attirer les foudres divines. Regardez-les comme ils sont mignons. Les enfants, c’est un don du Ciel…
– Mais oui, je sais. Y’a des fois, quand même, où les cadeaux du Bon Dieu, on les refuserait bien… Bon, écoutez, c’est pas tout, Madame Pince-sans-Gloire. J’suis partie à la recherche de nos hommes. J’passerai m’faire payer au retour…
– Et mettez-vous au travail dès ce soir ! Pensez à mes robes !

*****

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